Corpus Christi - Chapître 1 - Thomas Jackson

Publié le par corinne-philippe-livres.over-blog.com

CHAPITRE 1 : THOMAS JACKSON

 

 

La rédaction du Daily Times était en effervescence en ce dimanche après-midi de juillet. L’actualité du week-end avait été dense, entre la visite d’un sénateur, un important vol d’explosifs dans une base de l’armée d'Annaville et les résultats sportifs, les sujets à boucler pour l’édition du lendemain ne manquaient pas.

 

Thomas Jackson terminait la rédaction d’un article concernant la saisie d’un important stock de marijuana à Falfurrias, à quelques kilomètres de la frontière mexicaine, non loin des rives du Rio Grande.

 

Il décida ensuite de s’accorder une pause cigarette dans la salle réservée aux fumeurs. A l’extérieur le mercure affichait 38°. Il préféra donc de loin la pièce climatisée, spécialement conçue pour les employés du journal qui, comme lui, ne parvenaient pas à se défaire de cette fâcheuse habitude.

 

Il regrettait le temps où il pouvait griller sa cigarette en toute liberté devant son clavier d’ordinateur, ça l’aidait à réfléchir, disait-il. Maintenant il devait faire comme les autres, et se contenter de la salle réservée qui lui donnait l’impression d’être parqué comme un pestiféré mis en quarantaine.

 

Thomas avait intégré l’équipe du Daily Times depuis déjà cinq ans. Il était spécialisé dans les faits divers en tout genre, et n’avait pas son pareil pour transformer une simple histoire de chien écrasé en article palpitant. C’était un bon, un très bon journaliste, qui jouissait de la reconnaissance de ses supérieurs.

A quarante ans révolus, ce célibataire endurci au regard aussi sombre que sa chevelure, aurait pu convoiter un poste de rédacteur en chef, mais cela ne l’intéressait pas, il se trouvait bien à la place qu’il occupait et comptait y rester.

 

Malgré ces qualités journalistiques, on ne pouvait pas dire que ses collègues l’appréciaient particulièrement.

 

Avec son caractère indépendant et solitaire, il avait peu de contact avec les autres et, depuis son arrivée à Corpus Christi, il n’était lié d'amitié avec qui que ce soit dans son entourage professionnel. La seule personne pour qui il semblait montrer un peu d’intérêt était l’Inspecteur Gavin Barnes, qu’il avait eu l’occasion de côtoyer à de nombreuses reprises sur le terrain.

 

Quelques-unes de ses collègues féminines n'étaient pas insensibles à son charme, mais il n'y prêtait guère attention. D'autres le trouvaient trop macho pour s'attarder sur son physique avantageux.

 

Il aspira sa dernière bouffée à pleins poumons et retourna à son box où une pile de courrier l’attendait depuis la veille. Il prit une lettre au hasard ; une lectrice lui adressait ses félicitations pour un article qu’il avait pondu sur sa fille avocate, à l’occasion d’un procès.

 

Il la jugea sans intérêt, et la lettre termina son parcours dans la corbeille à papier.

 

Il méprisait les critiques, mais ne raffolait  pas plus des compliments. A vrai dire, il se moquait éperduement de ce que les gens pouvaient penser de lui. Il faisait son travail comme bon lui semblait, et qu’on l’aime ou non, était le dernier de ses soucis.

 

Après avoir fait subir le même sort aux quatre premiers courriers, une lettre finit par retenir sa considération. L’enveloppe se dénotait des autres par sa grande qualité, on devinait aisément que la personne qui écrivait y avait apporté un soin tout particulier.

 

Jackson ne l’arracha d’ailleurs pas d’un coup sec, façon dont il procédait habituellement pour l’ouverture du courrier, mais se donna la peine d’utiliser son coupe-papier.

 

La page était de même facture. Des lettres capitales, visiblement appliquées au porte-plume, lui conféraient un caractère ancien. Le contenu n’en était pas moins surprenant :

 

A L’ATTENTION DE THOMAS JACKSON

 

AU 1080 LAKE  STREET  CORPUS CHRISTI

 

DIEU EST AMOUR

 

Aucun doute, cette lettre lui était bien personnellement destinée, mais dans quel but ? Une simple adresse, pas de signature, mais ces quelques mots avaient suffi à aiguiser sa curiosité.

 

Il était encore tôt, il décida donc de se rendre sur place.

 

Par principe, il en avisa son rédacteur en chef, coiffa son casque avant même d’avoir franchi la porte, et, lunettes de soleil bien calées sur le nez, sauta sur son scooter noir.

 

Moins de dix minutes plus tard, il stationnait son engin contre un poteau électrique de Lake Street, juste devant le numéro 1080.

 

C’était une de ces maisons de bois du bord de mer, comme il en existe des centaines à Corpus Christi, une petite maison peinte en blanc, sans prétention, entourée d’un jardin à l’herbe jaunie par le soleil brûlant des bords du Golfe du Mexique.

 

Un rapide coup d’œil à la boîte aux lettres lui apprit qu’un certain Stuart Marlowe habitait là. Dans un grincement aigu, il poussa la barrière de métal bringuebalante, et en quelques enjambées, se retrouva devant la porte d’entrée.

 

Un carillon suspendu faisait office de sonnette. Il l’actionna énergiquement à plusieurs reprises, mais personne ne semblait décidé à venir l’accueillir. Avant de repartir, il fit le tour de la maison et se hissa sur la pointe des pieds jusqu’à ce que ses yeux arrivent à hauteur d’une fenêtre. De l’endroit où il se trouvait, il distingua un homme allongé nu sur un lit. Il tapa au carreau crasseux mais n’obtint pas plus de réponse, l’homme nu restait sourd et immobile.  Il insista encore quelques instants, en vain.

 

Trouvant cela relativement intriguant, il songea à appeler Gavin Barnes, puis jugea qu'il serait plus facile pour lui d'expliquer la situation de vive voix, avec la fameuse lettre à l'appui. Sans perdre plus de temps, il décida donc de  rendre une petite visite à son unique "ami ".

 

Les hommes du commissariat étaient habitués à le voir débarquer à toute heure du jour ou de la nuit, à l’affût de la moindre information. Il était loin de faire l’unanimité au sein de l’équipe, notamment à cause de son arrogance, disons qu’on le tolérait du fait de son entente avec Barnes.

 

- Gavin est dans le coin ? lança-t-il à la cantonade sans même prendre la peine de se fendre d’un simple bonjour.

- Dans son bureau, répondit sèchement l’officier de garde derrière le comptoir d’accueil.

- OK je monte !

- Ben voyons, fais comme chez toi mon pote ! Toujours aussi poli celui-là, commenta Steven Reed, je me demande comment fait Barnes pour supporter ce type, rien que de le voir, j'ai l'eczéma qui se réveille.

 

Reed était également Inspecteur. Malgré ses tempes grisonnantes et une légère calvitie naissante, il conservait une allure sportive et élancée. C'était un homme de taille moyenne, toujours tiré à quatre épingles, qui mettait un point d'honneur à ne jamais sortir de chez lui sans avoir soigneusement noué sa cravate, ni s'être rasé de près.

Proche de la retraite, il lui restait deux ans à effectuer avant de pouvoir aller se la couler douce sous les palmiers d’Honolulu, comme il aimait à le répéter. Personne ne savait en quoi les palmiers d’Honolulu étaient différents des palmiers texans, ni s’il projetait réellement de se retirer à Hawaii, mais chacun connaissait cette phrase qu’il répétait au moins une fois par jour à qui voulait l’entendre, et à qui ne voulait pas également, d’ailleurs.

 

De nature bougonne, il pouvait se targuer d'inspirer le respect à l'ensemble de ses collègues. Sa franchise, souvent poussée à l'extrême, faisait de lui un homme qui ne mâchait pas ses mots, mais au pire, pouvait-on lui reprocher un manque de diplomatie, cela n'enlevant rien à sa droiture et à ses grandes qualités d'enquêteur. Il se comportait dans le travail, comme dans la vie, en homme juste et loyal, tant qu'on ne lui marchait pas sur les pieds.

 

Jackson monta quatre à quatre l’étage qui le séparait du bureau de Barnes, toqua deux ou trois coups contre la porte, et entra avant même qu’on l’invite à le faire.

 

- Salut Gavin !

- Salut Tom, qu’est-ce qui t’amène ? demanda Barnes en levant le nez du dossier dans lequel il était plongé.

 

Gavin Barnes était un jeune inspecteur d’à peine trente ans, qui avait gravi les échelons avec une rapidité étonnante. Il se disait chanceux, et en règle générale, réussissait tout ce qu’il entreprenait. La seule chose qu’il avouait avoir loupée était son mariage, qui n’avait résisté que trois ans à ses absences et retards à répétition. Sa femme, Stacey, lui avait un jour demandé de choisir entre elle et sa carrière, et la pauvre n’avait pas pesé bien lourd dans la balance face au bourreau de travail qu’était Gavin.

 

Stacey, de son côté, occupait un poste de secrétaire juridique dans un cabinet d'avocats renommé de la ville, spécialisé en droits commerciaux. Elle aimait son travail, mais ne pouvait pas concevoir qu'on lui sacrifia sa vie de famille. Le moment de la séparation venu, chacun campa sur ses positions, pourtant s'ils avaient dû révéler leurs sentiments respectifs, il se serait avéré à coup sûr, qu'ils étaient encore amoureux l'un de l'autre.

 

Le divorce fut réglé rapidement, et pour simplifier les choses, il quitta leur maison et partit s’installer à l'hôtel Sea View sur le front de mer. Trois ans plus tard, il y vivait encore.

 

- Voilà ce qui m'amène, répondit Jackson, en lui tendant la lettre reçue un peu plus tôt, je me suis rendu sur place et j'ai aperçu un type au travers de la fenêtre. Il est à poil sur son lit et ne répond pas, j'ai tapé sur le carreau comme un forcené et il n'a pas bougé une oreille...

- Quand as-tu reçu cette lettre ?

- C'est certainement arrivé samedi dans la journée, je l'ai trouvée tout à l'heure dans ma pile de courrier.

- Tu connais ce mec ?

- Non, jamais vu, j'ai relevé le nom sur la boîte aux lettres et il ne me dit rien.

- Et t'en penses quoi ?

- Je pense que le type est aussi raide que la justice et que tu ferais bien d'aller y faire un tour, si tu veux mon avis.

- Je suppose que tu souhaites m'accompagner ? Tu connais la règle, pas de photo !

- Oui je sais, je me contente de l'extérieur...

- Alors, en route, on va tout de suite aller vérifier ta petite histoire !

 

Barnes leva son mètre quatre-vingt-dix, ajusta sa plaque à sa ceinture, s'assura de la main d'avoir son Smith et Wesson bien en place dans le holster, passa une veste légère et s'engagea dans l'escalier.

 

- Reed, tu viens, on a peut être un macchabée sur Lake Street.

- OK, soupira-t-il, ignorant ce qui lui pesait le plus entre aller découvrir un cadavre par cette chaleur, et devoir supporter la présence de Tom Jackson.

 

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